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lundi, 05 mai 2008

France 2025, By Eric Besson

Lancement de France 2025 - diagnostic stratégique

Mesdames et Messieurs
Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui pour le lancement de l’exercice de prospective « France 2025 ». Avant de vous présenter le travail qui va être mené, dans ses thèmes comme dans sa méthode, j’aimerais évoquer la place de la prospective dans la gestion moderne des Etats.

1. Pourquoi la prospective

1. 1. La prise en compte du temps long est indispensable pour éclairer la prise de décision
Ce propos vous paraîtra paradoxal dans la bouche d’un membre du gouvernement chargé de développer l’économie numérique, mais on peut noter que le risque propre à notre époque est celui de céder à l’immédiateté, au court terme, au « temps réel ». Ce risque concerne l’entreprise comme l’Etat.
Tout en sachant être réactifs à l’événement, nous devons réhabiliter le temps long, retracer des perspectives. C’est en ayant une vision de long terme que s’échafaudent les grands projets. Prenez l’exemple de la construction de l’Union européenne. C’est parce que les pères fondateurs de l’Europe ont su se dégager de leur présent - l’immédiat après-guerre - et regarder loin, qu’ils ont vu qu’il n’y avait pas d’avenir en Europe sans le rapprochement des peuples, sans l’amorce d’une intégration politique.
[Or notre époque est difficile à interpréter. Des continents entiers s’éveillent, des flux d’argent, de marchandises et d’hommes d’une ampleur sans précédent parcourent le monde, entraînant des conséquences encore mal évaluées sur l’équilibre et la stabilité de nos sociétés. Les technologies révolutionnent nos modes de vie et posent à l’Humanité des questions morales inédites. La raréfaction des ressources nous ramène à des problèmes simples qu’on croyait dépassées pour jamais : aurons-nous assez d’eau, assez de céréales ?]
1. 2. La prospective, un élément clef dans « l’économie politique » des réformes
J’appelle « économie politique » des réformes structurelles, tout ce qui concerne leur mise en œuvre concrète : par exemple leur étalement dans le temps, la manière dont leur nécessité est partagée par les partenaires sociaux et l’opinion, les mesures d’accompagnement éventuellement mises en œuvre.
Or, il faut noter que la capacité de conduire des réformes et celle de se projeter dans l’avenir semblent liées. Les pays qui ont su allier réformes en faveur d’une plus grande compétitivité, tout en gardant un niveau élevé de protection sociale - comme les Pays-Bas, le Canada, le Danemark...- sont aussi ceux qui investissent le plus dans la réflexion prospective. La prospective n’est donc pas contemplative ; elle est au contraire orientée vers l’action. Non seulement elle éclaire la décision, comme nous l’avons vu, mais encore elle facilite le débat, voire l’émergence d’un consensus.
Dans les pays qui utilisent la prospective, les acteurs sociaux sont associés à cet effort de projection dans le temps ; ils sont donc bien informés des risques de l’inaction. Le Danemark constitue l’exemple d’un pays où les partis politiques, sur certains dossiers, ont su aller au-delà de leurs clivages, et adopter au Parlement des réformes à l’unanimité, précisément parce que chacun était informé des tendances lourdes à venir.
La France aurait-elle, tant bien que mal, réussi la réforme des retraites du secteur public (en 2003) et des régimes spéciaux (en 2007) si des travaux solides à l’horizon 2050, réalisés par le Conseil d’orientation des retraites, n’avaient pas mis en évidence les contraintes qui pèsent sur les finances sociales ?
C’est pour donner toute sa place à la réflexion prospective que le Commissariat au Plan est devenu le Centre d’Analyse stratégique. C’est précisément parce qu’ils veulent réhabiliter l’action politique que le Président de la République et le Premier ministre ont voulu la création d’un secrétariat d’Etat à la Prospective et à l’Evaluation des politiques publiques !
J’insiste sur un point pour que l’on comprenne bien la nature de notre travail de prospective : il n’est pas question de tracer une voie unique de propositions, ni même quelques mesures ponctuelles. Il s’agit d’échafauder un ensemble de scénarios possibles, d’options, pour la France, compte tenu de ce que nous savons des grandes tendances et des caractéristiques propres de notre pays. Il ne s’agira pas d’une ordonnance, mais d’une boîte à outils, d’un « GPS des réformes », pas d’un itinéraire fléché d’avance

2. Le diagnostic stratégique, à présent

C’est pour toutes ces raisons - éclairer la décision publique et faire naître le débat - que le Premier ministre m’a demandé de réaliser un diagnostic stratégique pour notre pays : « France 2025 », qui permette de mettre en pleine lumière les principaux sujets déterminants pour l’avenir des Français.
Cet exercice, je veux y insister ce matin, est unique en son genre. En dépit de leurs différences majeures, c’est en effet le premier exercice de projection dans l’avenir depuis 1992, date de la fin du dixième et dernier Plan. D’une certaine manière, il s’agit de rattraper le terrain perdu dans ce domaine. En effet, malgré son expérience en matière de planification, la France s’était laissée distancer, pour tout ce qui concerne la prospective, par différents pays, au nombre desquels le Royaume-Uni et le Danemark, qui conduisent des exercices de planning stratégique.
Mais France 2025 n’est pas le décalque des anciens plans. Les temps ont changé et l’Etat, s’il doit redevenir stratège, ne saurait programmer le niveau de production de notre industrie ! Nous n’allons pas proposer des instructions, fussent-elles indicatives. Nous allons dessiner le paysage et donner des repères qui aideront à la décision.
Je voudrais à présent souligner deux caractéristiques de l’exercice « France 2025 ».
2. 1. Il est unique par la diversité des sujets traités.
Pendant six mois, nous allons analyser les grandes tendances qui animent le monde, repérer les menaces et les opportunités auxquels la France sera confrontée, décrire nos faiblesses et nos forces, pour en déduire les différents scénarios d’évolution possibles pour notre pays, d’ici à 2025.
Et ce travail, nous le mènerons sur 8 sujets majeurs, confiés à autant de groupes de travail : 1. La mondialisation et ses conséquences ; 2. L’organisation de notre appareil productif ; 3. Le développement de nos capacités créatrices ; 4. La protection contre les risques ; 5. Le renouvellement du « vivre ensemble » ; 6. La gestion des ressources rares ; 7. L’impact des innovations technologiques sur la vie quotidienne ; 8. L’avenir de l’Etat et des services publics.
On le voit d’emblée, l’objet de notre réflexion n’est pas seulement la croissance ni même l’économie en général, mais bien l’équilibre de notre société, les conditions de son épanouissement et de sa cohésion dans un monde qui change.
2. 2. Deuxième caractéristique. Cet exercice n’est pas conduit « en chambre » : il suppose au contraire l’implication des représentants de la Nation et des partenaires sociaux.
« France 2025 » associera les ministères, mais aussi il impliquera les parlementaires, les partenaires sociaux et la « société civile ». Par exemple, des chercheurs et des industriels de premier plan seront associés à l’exercice. Cette singularité, j’ai voulu la retenir de l’exemple historique du Plan.
Tandis que certains exercices de prospective stratégique étrangers demeurent strictement gouvernementaux, je souhaite que le diagnostic stratégique français fasse l’objet d’une large validation et discussion par les représentants de la société.
C’est pourquoi, tout au long du travail, qui s’étalera sur les prochains mois, les 8 groupes de travail thématiques que j’ai cités communiqueront régulièrement leurs travaux à une Commission plénière. Celle-ci comprendra notamment des représentants des partenaires sociaux, des parlementaires de la majorité et de l’opposition et personnalités d’envergure comme Jacques DELORS. Cette Commission, que j’installerai cet après-midi au Centre d’analyse stratégique, sera chargée de préparer et valider le rapport final que je remettrai au Premier Ministre avant la fin de l’année 2008.
Au sein de cette Commission nous chercherons bien sûr les points de consensus, mais nous n’écarterons pas les désaccords, bien au contraire. Le but de ce travail, qui est aussi un travail intellectuel, est de faire la cartographie des options possibles, sans donner le sentiment de l’absence d’alternative et de la pensée unique.
Simplement, nous nous fixons un impératif absolu, qui lui n’est pas discutable, celui de la cohérence. C’est en cela que le résultat de ce travail constituera un outil précieux pour la décision : il devra indiquer les conséquences de nos choix dans le monde tel qu’on peut le prévoir, et ne pas cacher que certains choix en excluent d’autres.


Pour préparer ce travail, nous avons élaboré, avec le Conseil d’analyse stratégique, le document que vous avez entre les mains. Il dresse un état des lieux de notre pays aujourd’hui, dans les grands domaines que devront approfondir les groupes de travail : cette base de discussion est un outil pour la réflexion, un point de départ, nullement une préfiguration des résultats. Sa vocation est d’être un support, une base de données, une matière à critique, à objections, à débat... Il ouvre des pistes, repère des tendances, formule des hypothèses, suggère des voies d’approfondissement, mais ne préjuge de rien.
Avec ce document, nous pouvons déjà écrire des scénarios, suggérer des problématiques, poser des questions. Aux groupes de travail, ensuite, de suggérer des réponses. Je vais vous donner un aperçu des histoires du futur.
Trois histoires à partir de « l’état des lieux 2008 » :
Pour illustrer la richesse des informations contenues dans l’état des lieux que vous avez en main, je vais utiliser certaines des pages du document, en l’état, et échafauder sur cette base trois scénarios, suggérer trois problématiques. Il reviendra ensuite aux groupes de travail et à la commission plénière de creuser ces pistes, parmi d’autres.

* Problématique 1 : l’offre française peut-elle répondre à la demande mondiale ?
(p.17) Le constat de départ ne devrait pas constituer une grosse surprise : les pays émergents croissent vite et rattrapent dès aujourd’hui les pays développés. En 2020, la Chine aura dépassé l’Allemagne, quelle que soit l’hypothèse en termes de rattrapage technologique (dans les scénarios élaborés par le CEPII). En outre, si d’ici là, elle rattrape le niveau technologique des pays développés elle disputera la deuxième place avec le Japon, comme le montrent les histogrammes en bleu.
(p.56) Cette vive croissance favorisera dans les pays émergents le développement d’une classe moyenne ; le graphique en haut à gauche montre la forte croissance attendue des populations ayant un revenu annuel supérieur à 5.000 dollars. Cette classe moyenne adoptera des comportements proches de ceux de la classe moyenne des pays développés, comme l’indique la simulation effectuée dans le cas de l’Inde, en bas et à droite de la page. Ceci constitue un enjeu majeur pour les pays industriels. La question est : sommes-nous prêts à profiter de cette opportunité ?
(p.25 + détail) Premier constat, qui vous surprendra peut-être : l’Union européenne est bien positionnée sur le marché des « BRIC ». Comme le montre le graphique du milieu, ses exportations dépassent celles des Etats-Unis sur les quatre marchés. Il n’y a que pour les exportations vers la Chine que le Japon « grille » la première place à l’Union. La structure de notre appareil productif permettra-t-elle à la France de répondre à ces opportunités ?
(p. 63 + détails) Deuxième constat : la France manque de grosses PME et d’entreprises de taille intermédiaire (entre 250 et 500 salariés), comme le montre le graphique en haut et à droite de la page. Or, ceci affecte notre performance globale à l’exportation. Les PME, qui sont relativement petites en France, représentent 80% des entreprises exportatrices, mais seulement 15% du montant des exportations. C’est en effet très peu de PME qui exportent. Seules 3,7% des PME exportent, alors que plus de 68% des grandes entreprises le font.
(p. 65 + détail) : Troisième constat : la carence de la France en entreprises de taille intermédiaire semble poser un autre problème, en lien avec l’économie de la connaissance. Comme le montrent les histogrammes en haut et à gauche de cette page, les petites entreprises en France sont insuffisamment présentes sur l’innovation. Cet effet de structure explique certainement que la France réalise une performance moyenne en Europe, avec une dépense de R&D légèrement supérieure à 2% du PIB.
Au terme de cette histoire, on constate :
que la mondialisation présente des opportunités en termes de débouchés ;
que la structure même de notre appareil productif -pas assez de grosses PME et d’entreprises de taille intermédiaire- limite notre performance à l’exportation.
que cette même structure limite aussi notre effort en R&D.
La question de l’adaptation de notre système productif est dès lors posée. Voilà certainement une question ouverte pour France 2025.


* Problématique 2 : La démographie française, les conséquences connues et moins connues.
(p.176) Ce fait est sans doute insuffisamment connu : la France est le grand pays le plus fécond d’Europe. Au regard de l’indice conjoncturel de fécondité, la France est même placée, comme vous le voyez sur les histogrammes du haut de la page, devant l’Irlande. Dans ces conditions, la population française enregistre une croissance très honorable. Cette croissance, à la différence des pays voisins, est encore portée par les naissances.
(P. 137 + détail). Cette vitalité tient notamment au fait que la France, de longue date, a su mettre en œuvre une politique familiale généreuse et efficace. Comme vous le voyez dans le graphique du bas de la page, les dépenses de politique familiale sont d’un niveau élevé : 3,8% du PIB contre 2,4% en moyenne pour les pays de l’OCDE.
(P.177 + détail) Cette performance ne doit pas cacher que la France se caractérisera également par le vieillissement démographique, visualisé par les zones grises sur la pyramide des âges en haut et à gauche de la page. Actuellement, 21% des Français ont plus de 60 ans ; ce pourcentage devrait être de 28% en 2025. La part des plus de 75 ans progressera également : de 8% actuellement à plus de 10% en 2025 et à 15% certainement en 2050.
(P.248.) Comme chacun le sait, le vieillissement démographique augmente les dépenses publiques de transfert (santé, retraite, dépendance) et contribue à la hausse globale des dépenses publiques, qui atteignent déjà un niveau important en France ; vous le voyez sur le deuxième histogramme en partant de la gauche. Cet impact est connu : il oblige à adapter notre système de protection sociale.
(P.141 + détail) Un autre impact économique du vieillissement est moins souligné. Il pourrait constituer un gisement d’activité et d’emplois. Le graphique en haut à gauche montre bien la croissance prévisible à l’horizon 2025 de certaines activités (infirmières, aides soignantes, aides à domicile) liées à la dépendance.
(p.159) Autre conséquence, plus méconnue encore : le vieillissement ajoute ses effets à d’autres tendances sociales (comme les divorces qui réduisent la taille des foyers) pour provoquer une hausse de la demande de logements. Les logements des personnes âgées se situeront-ils plutôt dans les centres-villes (par souci d’accès à différents services) ? Ceci est à prendre en compte dans une réflexion globale sur l’occupation de l’espace.
Au terme de cette deuxième histoire, de nouvelles questions sont posées :
comment adapter notre système de protection sociale au vieillissement démographique ?
quelle politique intensifier pour que de nouveaux emplois répondent à la demande sociale née du vieillissement ?
quelles conséquences sur notre politique du logement ?


* Problématique 3
- La lutte contre le changement climatique et les transports
(Page 210 + détail) Chacun sait que la lutte contre le changement climatique exercera une contrainte sur nos économies. D’après le scénario central de l’Agence internationale de l’énergie, les émissions de CO² risquent d’être multipliées par 2,3 entre 2003 et 2050.
(Page 211 + détail) Or la France est, comparativement aux autres pays européens, relativement peu émettrice de CO², du fait que sa production électrique est essentiellement d’origine nucléaire. En raison de cette spécificité, ses efforts doivent porter notamment sur le secteur des transports et sur les émissions liées aux bâtiments, dans le résidentiel comme dans le tertiaire. On constate un lien, ici, avec l’histoire précédente, en ceci que la demande de logements, née des transformations familiales, a aussi une conséquence sur les émissions de CO².
(Page 215) Or, pas plus en France qu’ailleurs, contenir les émissions dues aux transports ne s’avère une mission facile, vu la croissance attendue des transports, qu’il s’agisse de l’aérien ou du transport par véhicules. Comme le montre le graphique en bas à gauche, le nombre de véhicules légers devrait doubler d’ici à 2050. Comment contrarier ces tendances ? Certes, certains déplacements sont indispensables.
(Page 121) Néanmoins, le développement du télétravail et, plus généralement, de toutes les technologies de l’information et de la communication, pourrait libérer les Français de nombreux trajets inutiles - qui ont aussi un coût social en termes de fatigue. Pour ceci, il faut clairement investir dans l’économie numérique. Et vous voyez un autre lien : celui qui existe entre la prospective et de développement de l’économie numérique !
Voilà, Mesdames et Messieurs, le type de données contenues dans le dossier que vous avez devant vous. Encore une fois, elles ne préjugent de rien mais ouvrent des pistes qu’il va nous falloir creuser et mettre à l’épreuve dans les mois qui viennent.

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